La photographe chilienne Paz Errázuriz commence sa carrière pendant la dictature militaire. Dans un contexte où le régime autoritaire a implanté un conservatisme extrême basé sur un idéal de morale chrétienne et un modèle de famille où les rôles de genre étaient clairement définis, Errázuriz développe un langage photographique de la dissidence : ses séries thématiques désignent des zones d’exclusion où la société de surveillance a relégué les sujets indésirables, suspects, anormaux. Ses clichés en noir et blanc révèlent le monde des hôpitaux psychiatriques, des maisons closes, des travestis. Ces corps hors-norme, situés en dehors du cadre de la normativité autoritaire, constituent une masse anonyme privée de voix et de visibilité.

Le travail de Paz Errázuriz dresse le portrait des laissés pour compte de la société, de tous ceux qui n’ont pas bénéficié du progrès modernisateur. Comme l’a signalé Nelly Richard, « cette esthétique de la périphérie inverse le centre d’irradiation du pouvoir, qui se plaît uniquement à refléter publiquement ce qui concentre ses luxes et ses plaisirs. Son appareil photographique illumine, dans un sens inverse, les dégâts laissés dans un tissu social déchiré à cause de la concurrence individualiste du marché et la conséquente dissolution de la solidarité au sein du corps social »[i].

Quelques années plus tard, le jeune photographe Alejandro Olivares plonge dans les quartiers les plus défavorisés de Santiago pour montrer la réalité que ce pays possédant l’économie la plus stable de la région refuse de voir : la misère qui guette au coin de la rue, le trafic de drogues, les traces des règlements de comptes inscrites dans les murs des bidonvilles, ces corps marginaux qui sont beaucoup plus nombreux que le gouvernement ne voudrait admettre. Comme l’a écrit l’historien Gabriel Salazar prêtant sa voix à ces corps passés sous silence : « prenez bien note : nous sommes nombreux. Beaucoup plus que les gouvernements n’en imaginent. Plus nombreux que les CRS le voudraient pour vivre en paix. Beaucoup plus. En réalité, nous sommes plus qu’« eux ». Alors, endurez jusqu’à la fin. »[i]

Témoignant d’une fente dans un système qui se voudrait lisse et sans faille, le portrait de la réclusion, de la folie, de la misère et de l’abandon qui dressent ces deux photographes appartenant à deux générations différentes, exhibe également les promesses non tenues du « miracle néolibéral » : promesses de développement, de bien-être et d’intégration sociale.

Tout en nous appuyant sur un corpus d’œuvres sélectionnées, nous essayerons d’explorer les stratégies de visibilisation et de représentation des corps marginaux mises en œuvre par ces deux photographes. Il sera question d’analyser les manières dont le pouvoir s’exerce ainsi que les enjeux de visibilité et de représentation favorisés par le dispositif photographique. L’analyse prendra appui sur l’appareil conceptuel développé par Michel Foucault, Nelly Richard, Gayatri Spivak, Andrea Giunta et Gilles Deleuze. Les notions de micropolitique, altérité, marginalité et dissidence seront confrontées aux images, afin de montrer comment une même photographie peut exhiber à la fois l’exercice du pouvoir sur les corps et la potentialité d’insoumission et révolte face aux exigences de normativité.

[i] Nelly Richard, Poéticas de la disidencia: Paz Errázuriz – Lotty Rosenfeld, Catalogue d’exposition, Pavillon chilien, 56e edition de la Biennale de Venise, 2015, p. 42. Notre traduction.

[i] Site web du photographe Alejandro Olivares :http://www.alejandroolivares.com/living-periferia

Maira Mora Doctorante en esthétique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne sous la direction de Jean-Marc Lachaud. Ancienne boursière « Mondialisation et études culturelles » au Centre Pompidou, ses travaux interrogent les rapports entre art et politique au Chili depuis la dictature jusqu’à l’actualité. Le titre de sa recherche en cours est « Esthétique et politique. De l’art engagé au Chili depuis 1973 »