Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que le champ photographique est considérablement atteint par les conséquences du conflit, certains de ses acteurs entreprennent de le reconstruire et le renouveler. Le poids de la conjoncture historique les conduit à le structurer en plaçant la photographique au service des enjeux nationaux contemporains 1.  Parmi les organisations remises sur pied ou nouvellement créées, la Fédération Nationale des Sociétés Photographiques de France (FNSPF) 2s’impose comme la principale et unique représentante des photo-clubs et des amateurs qui y exercent. Telle qu’elle est administrée par son président Roland Bourigeaud 3 (1900-1995) et son comité directeur, tels que sont réglementés ses nombreux concours photographiques 4, elle se fait en réalité le support visuel d’une « certaine idée de la France », prolongeant sur le terrain de la création photographique l’idéologie d’une société hiérarchisée, bureaucratique et traditionaliste. Elle véhicule, en somme, une morale éminemment gaullienne 5 au profit d’une société politiquement ancrée à droite, à travers une esthétique tout à fait conventionnelle.  Cependant – et il s’agit de l’aspect sur lequel nous souhaitons nous concentrer –, la FNSPF ne parvient pas à saisir l’importance de l’enjeu que représente la jeunesse. C’est pourtant elle qui sera à l’origine des nombreux bouleversements que connaîtra la FNSPF à partir du milieu des années 1960 – notamment au sein du club des « 30X40 ». C’est cette même jeunesse qui provoquera aussi le chambardement total que traversera la France dans « les années 1968 », au cours d’un processus que le sociologue contemporain Henri Mendras qualifiera avec justesse de « Seconde Révolution française 6 ». Le champ des photo-clubs se fait donc la chambre d’écho de ces transformations politiques et sociétales, précisément grâce à l’introduction d’une mentalité ouvertement marquée à gauche en ce domaine, qui va imprimer de nouvelles inflexions aux modes de création, de circulation et de réception des images.  Il s’agira de montrer comment ce renversement de valeur a permis le renouvellement esthétique de la photographie française. Notre hypothèse est que ce dernier découle indirectement d’un éclatement des structures sociales traditionnelles au profit d’un pouvoir déplacé vers l’individu, qui, dans le cas du photographe, exprime sa singularité en mobilisant une recherche esthétique personnelle 7, s’affranchissant ainsi des prescriptions dictées par des enjeux extérieurs à la photographie elle-même. Il y a donc, par la force d’une idéologie de gauche, un renouvellement esthétique qui ouvre la voie à une forme de post-modernisme photographique, dont il convient d’analyser les soubassements politiques pour en comprendre l’origine.

1 Pour ne les citer que brièvement, ces enjeux étaient principalement les suivants : il s’agissait tout d’abord de permettre à la France de regagner son prestige culturel, d’assurer sa reconstruction physique et morale, et de regagner enfin sa place sur la scène internationale après sa sujétion au Troisième Reich.

2 Elle hérite de l’Union Nationale des Sociétés Photographiques de France fondée en 1892 par Jules Janssen, alors président de la Société Française de Photographie. Remise sur pied en 1946, elle s’intitulera d’abord Fédération des Sociétés Photographiques de France avant d’affirmer un statut « national », à partir de 1949.

3 Roland Bourigeaud, figure méconnue de l’histoire de la photographie française, est entrée à l’Union Nationale des Sociétés Photographiques de France en 1936, après avoir fondé le Photo-Ciné-Club [du Ministère] des Finances en 1930. Il devient président de la FNSPF en 1946 et le restera jusqu’en 1975, date où il se retire en ne renouvelant pas sa candidature.

4 On trouvera par exemple la Coupe de France de photographique, le Concours National de photographie, le Critérium fédéral de photographie, etc.

5 De nombreux indices laissent à penser que Roland Bourigeaud est un fervent gaulliste, bien qu’il n’en fasse aucun étalage public. Il faut rappeler ici que malgré une cartographie politique très complexe, De Gaulle reste l’organisateur de la Résistance et le libérateur de Paris, et qu’il bénéficie à ce titre d’un fort plébiscite.

6 Voir : Henri Mendras, La Seconde Révolution française. 1965-1984, Paris, Gallimard, Bibliothèque des Sciences Humaines, 1988.

7 On remarque d’ailleurs qu’à ce moment correspond l’apparition, dans la presse spécialisée et les discours de photographes, la notion d’ « auteur » qui, par son lien avec la littérature, affirme la dimension créative de la pratique photographique. À cette notion s’adosse celle de « photographie de recherche », qui indique avec une certaine évidence une attitude nouvelle vis-à-vis du médium.

Guillaume Blanc   Doctorant à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne sous la direction du Pr. Michel Poivert, ED 441 Histoire de l’art, EA 4100 HiCSA (Histoire culturelle et sociale de l’art) (Paris, France) /  Chargé d’études et de recherche à l’Institut national d’histoire de l’art (Paris, France)